20 octobre 2016

Des images/des mots #25
Olivier Sacks

En 1997, le célèbre psychiatre et neurologue Oliver Sacks publia un livre de souvenirs, Oncle Tungtsène. Il y évoque les bombardements de Londres pendant la Seconde Guerre mondiale et raconte cet incident : « — Une bombe incendiaire tomba derrière notre maison et brûla avec une chaleur terrible. Mon père avait une pompe à pied et mes frères lui apportèrent des seaux d’eau, mais celle-ci paraissait impuissante face à ce feu infernal – elle le faisait même brûler encore plus furieusement. On entendait d’affreux sifflements et crachotements chaque fois que l’eau venait frapper le métal chauffé à blanc, et pendant ce temps la bombe faisait fondre sa propre enveloppe et lançait des éclats de métal dans toutes les directions. »

Il écrit aujourd’hui dans la New York Review of Books : « — Quelques mois après la publication du livre, j’ai parlé de cet incident à mon frère Michael, de cinq ans plus âgé. Il me dit : “Tu n’as jamais vu ça. Tu n’y étais pas.” Je fus estomaqué. Comment mettre en doute un souvenir dont je n’aurais pas hésité à jurer l’exactitude devant un tribunal ? “Que veux-tu dire ?” lui demandai-je. “Je vois la bombe devant mes yeux, papa avec sa pompe, Marcus et David avec leurs seaux d’eau. Comment le verrais-je aussi clairement si je n’étais pas là ?” “Tu ne l’as pas vu”, répéta Michael. “Nous étions tous les deux loin de là au pensionnat de Braefield. Mais David [notre frère aîné] nous a écrit une lettre à ce sujet. Une lettre très vivante, dramatique. Elle t’a captivé.” Elle ne m’avait pas seulement captivé, elle a construit la scène dans mon esprit. Je me la suis appropriée, j’en ai fait l’un de mes propres souvenirs. »

Oliver Sacks, Oncle Tungtsène, 1997
———
Partagez cet article sur Twitter

Catégories: Des images/Des mots | Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Les champs obligatoires sont indiqués avec *