13 juillet 2017

De l’eau dans les narines

« L’être humain ne réagit que quand il a de l’eau dans les narines. »
En marge de la parution de son nouveau roman, « Quand sort la recluse », Fred Vargas s’entretient dans Le Monde du 10 juillet sur des sujets d’actualité.
Réchauffement climatique, condition d’accueil des migrants, engagement politique.

« L’être humain ne réagit que quand il a de l’eau dans les narines ». Personne ne bouge devant la catastrophe climatique annoncée. C’est à la fois concret, direct et imaginé. Tant que le danger n’est pas palpable, là, à porté de main. Tant que le danger ne menace pas mon existence, je ne bouge pas.

Fred Vargas fait exactement le même constat que Dominique Bourg, professeur à l’université de Lausanne et vice-président de la Fondation Nicolas Hulot.
« Ce qui semble faire réagir le genre humain, c’est un danger perceptible, évident et immédiat. Or, avec les affaires d’environnement, on se trouve confrontés à un type de danger auquel l’évolution ne nous a absolument pas préparés. Les problèmes d’environnement sont distants, dans le temps et dans l’espace (du moins le croit-on). »

Est-ce de l’indifférence, de l’inconscience, du suicide involontaire ? Les chiffres montent, les espèces disparaissent et rien ne se passe.

Indifférence… le mot revient régulièrement. L’époque serait à l’indifférence. Indifférence vis à vis des migrants, mais aussi indifférence générale concernant les personnes en situation d’exclusion. Pauvreté, handicap, vieillesse.

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Sommes-nous dans une époque d’indifférence ?
Là encore, la réponse de Fred Vargas est cinglante. « Non, on est dans une époque de cruauté. »

Cruauté. Le mot est d’une violence inouïe et balaye tous les propos retenus, nuancés, les éléments de langage que l’on nous distille du matin au soir. Tout ce vocabulaire que le néo libéralisme a mis en place. L’élection d’Emmanuel Macron nous a murmuré le mot « bienveillance ». On serait donc à la fois dans un moment de bienveillance et « en même temps » de cruauté.

Il suffit de regarder autour de soi pour entendre les mots de Fred Vargas.

10 ans après la crise financière de 2008, les inégalités se sont accentuées. Les revenus du travail n’ont pas augmenté depuis 10 ans alors que les actionnaires ont vu leurs gains exploser.
On licencie à tour de bras alors que la spéculation financière ne s’est jamais aussi bien portée.

Cruauté de l’époque qui laisse mourir sur les plages européennes des milliers de migrants qui fuient la guerre, la pauvreté. Qui fuient des conditions climatiques qui ne permettent plus de vivre dans leur pays.

Cruauté de l’état qui poursuit en justice un agriculteur qui a aidé des migrants à Calais.
Cruauté de l’état et de la municipalité de Calais qui interdisent la distribution de repas par les associations.

Cruauté, le mot paraît d’un autre âge, d’un autre continent. Un mot que l’on ne souhaite pas entendre… pas nous, pas notre société occidentale avancée.

Cruauté. Le mot revient régulièrement à la Une des médias à propos de l’élevage industriel et de l’abattage des animaux. Les vidéos chocs de l’association L214. Et cela mobilise. Cela frappe les esprits. Et chacun de découvrir dans quelles conditions inacceptables les animaux sont tués. Stupeur, indignation, horreur. Comment pouvons nous infligé autant de violence.
Voilà ce que nous sommes… voilà ce que nous faisons.

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Cruauté. Acharnement, amertume, âpreté, atrocité, barbarie, bestialité, brutalité, cannibalisme, dureté, excès, férocité, haine, horreur, hostilité, inclémence, indifférence, inexorabilité, inhumanité, injustice, insensibilité, mal, méchanceté, rapacité, rigueur, rosserie, rudesse, sadisme, sauvagerie, sévérité, tyrannie. La liste des synonymes est longue et effrayante.

Cruauté. Fred Vargas, nomme l’envers du décor. La réalité est cruelle et nous ne la supportons pas. Nous avons tourné les yeux et nous nous sommes éloignés. Devant la cruauté, nous avons pris l’habitude de nous mentir, la publicité et la communication nous y aide avec méthode.
Mais le mot ouvre une brèche d’où s’échappe l’odeur de la mort.

Peut-être que cela résonne en nous comme la preuve tangible que la cruauté est toute proche. On ne pourra pas se mentir longtemps, car l’homme aura bientôt de l’eau dans les narines… sera t’il encore capable d’humanité ?

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Catégories: Société | Laisser un commentaire

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