27 octobre 2016

Couper l’aile d’un oiseau

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Mardi dernier (18 oct.), les étudiants de première année de l’EPSAA découvrent la photographie publiée dans ToiletPaper.

Commentaires, petits cris, sourires… et puis tout le monde commence à regarder avec attention.
(*Les commentaires des étudiants sont rapportés en italique)

Ça commence par trois mots, spontanément, sans trop réfléchir.

Doux / Horrible / Vicieux
Cruauté / Danger / Douceur
Violence / Force / Pouvoir

« Si je me mets à la place de l’oiseau, je me sens oppressée. »
« Après tout, on coupe bien les poils de nos chiens ? »
« L’humain s’apprête à le trahir et l’oiseau l’ignore. »
« Cette image est figée en pleine action, et à force de l’observer, on a envie de voir l’action se réaliser. »

« C’est un oiseau que l’on va mettre en cage sans avoir besoin de lui mettre des barreaux. »

« C’est l’histoire de Gad Elmaleh : « Petit oiseau si tu n’as pas d’ailes tu ne peux pas voler… tu ne peux rien faire en tant qu’oiseau, mais tu peux marcher. »
Rire de l’étudiante mais l’on sent que l’image met mal à l’aise.

« Impossible de connaître la fin de l’histoire, ça pique notre impatience et nos nerfs ».

Un oiseau jaune.
Oui, c’est ça, c’est vraiment la couleur qui frappe en découvrant cette photographie.
Un homme coupe l’extrémité de l’aile d’un oiseau jaune, un canari ?

Ou pour être plus précis, un homme s’apprête à couper les plumes d’un oiseau. Jaune.
Le geste est figé, arrêté, comme dans les « étapes par étapes » en cuisine. On montre le geste plus qu’on ne le fait.

« Je pense à l’illustration d’une notice, il y a un côté “Comment il faut faire !” une étape d’un tutoriel, genre IKEA ».

— Étape 1, saisissez l’oiseau entre le pouce et les autres doigts de la main gauche.
— Étape 2, à l’aide de ciseaux, glissez les lames sur toute la largeur de l’aile. Vérifiez que vous êtes bien au milieu de l’aile…

Une couleur / un geste / un cadrage.

Provocation, paradoxe, ironie, dérision.
L’image est signée Maurizio Cattelan et Pierpaolo Ferrari. Une image qui sème le trouble. Elle est caractéristique du style ToiletPaper. Dans ce magazine créé en 2010, le duo Cattelan/Ferrari présentent des photographies sophistiquées, des couleurs saturées et une prise de vue sans trucage ou sans montage numérique. Pas de texte.

Cadrage au plus près. Ce n’est pas un homme en particulier.
Non, ce n’est pas Georges Renard qui habite le 11e et qui vient de trouver le canari de la voisine du 4e.
C’est un geste. Le geste de couper, un geste de maltraitante, un geste gratuit. Agressif.
Ou plutôt un geste joué, un geste recréé pour le besoin de la prise de vue.

Les codes publicitaires sont en place, tout est parfaitement organisé. Couleur/geste/cadrage.
Et pourtant l’on ne sent rien du travail de communication. Ou plutôt si, on sent très bien que l’on est attiré par l’image. Cela ressemble à une image publicitaire sans que l’on comprenne ce que l’on nous vend, ou ce que l’on veut nous dire ! Le spectateur est littéralement happé par l’image.

« Un oxymore visuel… Cruauté du geste et douceur de l’oiseau… Douce Cruauté. »

Un homme s’apprête à couper l’extrémité de l’aile d’un oiseau… et là, c’est une cascade d’images, d’émotions qui flottent autour. Et plus il y a d’émotion, plus l’image s’ancre en nous.
L’émotion, c’est ce que l’on mémorise le mieux.

« La force de cette image, c’est qu’elle en amène instantanément une nouvelle image dans notre esprit : celle de l’oiseau à l’aile coupée. »

« Un point de non retour. Je me retrouve passive devant cette scène de cruauté. Je me sens complice. » 

Et puis le son. Ou le silence. L’image est étrangement silencieuse, muette. On aurait couper le son pour ne garder que l’arrêt sur image, avant le cri de l’oiseau que l’on n’entendra pas.

« Finalement, je suis curieuse d’entendre le son des ciseaux coupant les plumes. Quel bruit cela fait ? J’ai envie de savoir ! »

Et puis on repense aux différents tests psychologiques du début du XXe siècle, et s’il ne s’agissait que de tester le spectateur.
Le laisser imaginer. Le laisser construire la narration. Le piéger, l’amener là où il ne souhaite pas aller.
Impliquer le spectateur en lui donnant simplement les éléments de l’équation : « Ne leur donnez pas 4, donnez-leur 2 + 2 ». La base du storytelling.
La force d’une communication sans commentaire, sans prendre le spectateur par la main pour lui dire ce qu’il doit penser.
Le spectateur est grand, il va assembler les choses par la force de la construction. 2+2.

Un dernier commentaire de Maurizio Cattelan : « Je pense qu’il y a quelque chose d’extraordinairement puissant dans les images, elles touchent à un niveau bien plus profond que ne le peuvent les mots. J’aime surtout l’idée que les images les plus simples sont aussi les plus efficaces. »

 

Une autre image. Même schéma, même efficacité…
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