19 mai 2017

« Angst II » de Anne Imhof

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Le week-end dernier, « Faust », l’installation d’Anne Imhof au pavillon allemand de la 57e Biennale de Venise, a été distinguée par le Lion d’Or. C’est une artiste de 38 ans, quasi inconnu du grand public, qui n’expose que depuis le début des années 2010.

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Venise, Berlin, de découvrir des images et l’on glisse d’un travail à l’autre. « Faust », l’installation de Venise prolonge « Angst II », une performance d’Anne Imhof, à la Hamburger Bahnhof à Berlin, en septembre 2016. Une installation qui permet à l’artiste de s’imposer la sur scène internationale.
Je ne connais pas Anne Himhof. Je ne connais rien de son travail.

Septembre 2016, Berlin, le côté hors norme de la pratique artistique d’Anne Imhof est présenté dans un documentaire sur « Angst II ».
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Une vidéo de dix minutes d’où ressort un sentiment d’évidence, brutal. De choc physique. L’artiste allemande capte quelque chose de notre époque, du monde dans lequel nous vivons. La restitution de la performance ne permet pas de vivre la complexité de l’environnement créé. C’est une trace, un rendu. La performance dure cinq heures, c’est donc un condensé réducteur qui nous est proposé.

L’évidence donc. La brutalité de l’image. Pourquoi cette image ?
Sentir qu’il ne faut pas chercher trop vite à savoir pourquoi, ne pas aller chercher les réponses qui précèdent trop souvent la question.

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Je vais partir de ça : Qu’est-ce que je vois… là, devant moi ?
Non pas ce que je sais ou ce que j’ai pu lire, mais ce que je vois… simplement ça. Ressentir par soi-même et l’exprimer avant d’aller chercher les mots des autres.

L’évidence.
Ne pas chercher à rester sur cette seule image. Laisser flotter l’image au milieu d’autres images.

« Le voir précède le mot » de John Berger. Accepter donc de ne pas comprendre, de ne pas mettre en mot ce que je vois.
Cela demande toujours un effort tellement le « Mais qu’est-ce que ça veut dire ? » est présent et automatique. Les mots viendront après, ne pas se précipiter. Après avoir vécu l’émotion de l’image.
Laisser faire, regarder une deuxième fois et dire les choses telles qu’ont les voit. Essayer de mettre en mots l’émotion première.

Dans son texte sur le Japon, Roland Barthes parlait du haïku.
« L’art occidental transforme l’impression en description. Le haïku ne décrit jamais. Son art est contre-descriptif, dans la mesure où tout état de la chose est immédiatement, obstinément, victorieusement converti en une essence fragile d’apparition… »

Apparition, fragilité de l’impression… on va partir de ça.

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Un espace, immense, enveloppé d’un brouillard épais qui absorbe les couleurs. Qui donne aussi de la consistance au volume du bâtiment industriel.

Une foule, des spectateurs plutôt jeunes, urbains, et des performeurs que l’on ne distingue pas tout de suite. De la lumière sur des visages provenant de smartphone. Des corps minces, maigres. Amaigris.

Une funambule au dessus de la foule qui marche sur un câble.
Un drone flottant. Une lumière rouge puis verte.

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Les performeurs viennent de la danse, le geste est précis, travaillé. Les corps androgynes se déplacent au milieu de la foule. On sent comme un vocabulaire physique entre les danseurs. Des gestes qui reviennent comme des éléments de langage. Des gestes, des signes. Une fille crache un à un des pépins. La ponctuation du temps par un pépin. Ne rien faire mais cracher comme pour revendiquer sa présence. Chercher la provocation.

Attendre que le temps s’écoule.

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Le son envahissant, sans doute à la limite du supportable, aigu, strident. C’est un envoutement, un enveloppement religieux, mystique.

Une guitare électrique posée près d’un ampli.
Des couettes au sol.

Une fille boit une canette de soda. Elle tient un rapace sur son poing ganté.
On ne voit plus la couleur, on ne voit que la silhouette des corps.

Un escalier métallique en colimaçon qui donne sur une plate-forme. En haut, une fille regarde droit devant elle.

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Un homme est porté, est-il encore vivant ? Plus loin, un autre est debout sur le dos d’un garçon au sol. Il regarde lui aussi au loin. Il lève le bras… un micro collé contre la peau. Il est saisi par deux autres performeurs et emmené vers l’escalier où l’on ne distingue que des masses corporelles dans le brouillard.

Comme dans les concerts de hard-rock, une fille se penche en avant et remonte violemment la tête, ses cheveux volent devant un drone en stationnaire. Lumières vertes du drone. Les cheveux longs et bruns qu’elle secoue d’avant en arrière. Avec rythme.
Et le brouillard qui sort d’un générateur, un danseur black se relève, il est habillé tout en blanc. Les bras en l’air.

Et tous commencent à scander des sons, régulièrement. En se répondant.

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Les drones font de plus en plus de bruit. Les hélices. Une fille titube et se jette au sol, jambes pliées. Elles se cambre, soulève sa poitrine. Elle aussi ponctue sa respiration de sons. Elle semble chercher de l’air. Etouffe. Un drone arrive, se stabilise.

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Un autre drone, très près de la caméra, derrière la fille au faucon agenouillée.
Une fille tee-shirt de têtes de mort chante dans un micro, elle aussi balance violemment sa tête.

Le geste de la mâchoire des danseurs, comme un mouvement mécanique, un geste de langage, une ébauche de communication sans parole. Une forme de langage intime et privé.

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La fille sur le fil est maintenant au milieu de la nef.

Une autre fille vide une canette de Pepsi contre le mur… laissant une trace verticale.

L’un complètement renversé en arrière, fume une cigarette.

Et toujours les mouvements saccadés de quatre performeurs, cheveux en l’air qui ponctuent le temps. Une communauté marginale qui communique dans un rituel. Peut-être même quelque chose d’initiatique.

On pose une ventouse sur le dos d’un garçon. La chaire gonfle à l’intérieur du globe en verre.

On distingue sous le drone une caméra, les lumières vertes sont le seul point de couleur dans le brouillard.

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Les voix s’arrêtent, un garçon et une fille s’adossent à une rambarde. Le silence est étouffant.

Une fille en short se penche, elle laisse pendre ses cheveux, un drone approche, lumières vertes et rouges. Ses cheveux s’envolent. Elle se relève.
Fin de la séquence.

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Et l’on regarde médusé, hypnotisé, car on sent qu’il n’y a pas d’échappatoire, pas d’issue. Comme une mise à mort lente et programmée. Spectateur impuissant, tétanisé, découvrant un monde onirique d’apocalypse que l’on sent prémonitoire. Une dystopie à porté de main. Chacun découvre un nouveau type d’humanité qui se met en place. D’ordinnaire, nous ne voyons rien, et là dans la pénombre du brouillard, tout devient plus apparent.

Témoin d’une intimité physique. D’une intensité physique.
A regarder ce qui nous tétanise.
Hypnotisé car conscient de la lucidité d’Anne Imhof.

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Catégories: Peinture . Art | Laisser un commentaire

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