11 février 2017

« America First »

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C’était il y a trois mois et Hillary Clinton venait de perdre l’élection présidentielle. Le monde entier se réveillait avec la gueule de bois.

Quelques jours plus tard, David Remnick, le rédacteur en chef du New Yorker signait un éditorial virulent, pessimiste, où l’on parlait déjà de Georges Orwell.

« L’élection de Donald Trump est une tragédie pour la république américaine, une tragédie pour la Constitution et un triomphe pour ceux qui, aux États-Unis ou dans le reste du monde, prônent le droit du sang, l’autoritarisme, la misogynie et le racisme ».

Une tragédie pour l’Amérique, une tragédie pour le monde.

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Et de conclure :
« Lutter contre l’autoritarisme, dénoncer les mensonges, se dresser avec honneur et obstination au nom des idéaux américains : c’est tout ce qu’on peut faire. C’est tout ce qu’il faut faire. »

Et puis les choses ont été très vite, arrivent les premières décisions du Président Trump nouvellement élu, qui propagent une onde de choc dans le monde entier. Les premières nominations scandaleuses, les tweets en rafale, les « faits alternatifs », le mur avec le Mexique.

Et puis, le 27 janvier, au nom de la sécurité des Etats-Unis, Donald Trump signe un décret interdisant l’accès au territoire américains aux ressortissants musulmans de sept pays ((Irak, Iran, Libye, Somalie, Soudan, Syrie et Yémen). Le message est brutal, pendant 90 jours interdiction aux musulmans de rentrer sur le territoire américain.

Mais pourquoi sept pays ? Où est la cohérence ? S’il s’agit de pointer du doigt les pays « source de terrorisme » pourquoi ne pas voir lister l’Afghanistan, le Pakistan et surtout l’Arabie Saoudite auxquels sont liés les auteurs des attentats du 11 septembre, et plus récemment, ceux de San Bernardino, en 2015, et d’Orlando, en 2016.

Consternation, incompréhension et colère dans le monde.

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Et la semaine dernière, le New Yorker est revenu, avec une couverture symbole. Un message simple : ce qui faisait la grandeur de l’Amérique est en train de s’éteindre. La flamme de la Statue de la Liberté qui accueillait les migrants arrivant dans le port de New York, cette flamme n’éclaire plus l’avenir.

« La statue de la Liberté avec sa torche flamboyante était l’image qui accueillait les nouveaux immigrants à New York, explique John W. Tomac, l’illustrateur qui a travaillé sur la couverture. Et c’était aussi le symbole des valeurs américaines. Aujourd’hui, il semble que l’on soit en train d’éteindre cette lumière. »

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Au même moment, Der Spiegel, en Allemagne, reprend lui aussi la même symbolique.

Donald Trump a décapité la Statue de la Liberté. L’illustration évoque, bien évidemment les images de propagande diffusées par l’Etat Islamique…

L’illustrateur, Edel Rodriguez, est né à Cuba avant de s’installer aux Etats-Unis sous le statut de réfugié dans les années 80.
« J’avais 9 ans quand je suis arrivé ici, et je me souviens des sentiments qu’éprouvent les enfants quand ils quittent leur pays. Je m’en souviens bien, et ça m’ennuie qu’on empêche les enfants d’aujourd’hui de rejoindre les Etats-Unis. Oui, c’est une décapitation de la démocratie, d’un symbole sacré. Et récemment, c’est aussi Daech qu’on associe aux décapitations. Je fais une comparaison entre deux camps d’extrémistes.»

Et puis The Economist, en Angleterre, qui titre en couverture « Un insurgé à la Maison blanche » et une illustration à la Banksy, comme un pochoir bombé montrant Trump en rebelle pyromane. Un cocktail molotov dans une bouteille de Coca lancé sur la Démocratie Américaine.

Encore plus violent dans la réponse graphique, le magazine irlandais Village qui colle le viseur d’une arme sur la tempe de Donald Trump. Le titre fait référence à un meeting de l’été dernier où Donald Trump avait plus ou moins suggéré « d’abattre sa rival à la course à la Maison Blanche ».

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Courrier International l’été dernier et cette semaine, en France, Les Inrockuptibles mettent en couverture un Donald Trump traité graphiquement en Hitler, mèche et moustache, et au cas où ce ne serait pas clair, le titre enfonce le clou avec « La fureur de Trump ».

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Et puis, au milieu de tout ça, une couverture est apparue, évidente d’actualité. « America First ! »

Une couverture du New York Times Magazine, le supplément du week-end du premier quotidien américain. Un journal à forte visibilité puisque c’est le seul quotidien dont l’édition dominicale (1,7 million d’exemplaires) est distribuée dans l’ensemble des États-Unis.
Beaucoup on cru découvrir la couverture du nouveau NYT Magazine, en réponse spontanée aux dernières décisions de Trump. Et pourtant cette image est ancienne, prémonitoire, réalisée à l’occasion d’une refonte du magazine en février 2015.

Cette couverture est signée Maurizio Cattelan et Pierpaolo Ferrari, le duo de créatifs de ToiletPaper.

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Elle figurait parmi un ensemble de quatre « unes » publiées à l’occasion du lancement de la nouvelle formule du NYT Magazine. Quatre couvertures qui évoquaient graphiquement, visuellement la vision de chaos du monde actuel… en février 2015.

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Aborder le Chaos du monde… avec une seule contrainte imposée par le journal : « Vous devez utiliser l’image de la Terre, une image de globe, de la planète ».

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Matthew Pillsbury, travailla le globe en exposition longue.
Annah Whitaker, évoqua le chaos avec des morceaux de miroir.
Sara Cwynar, mixa une vieille photographie d’un globe et un traitement pixelisé.

 

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Quand à Maurizio Cattelan et Pierpaolo Ferrari, ils travaillèrent à leur habitude, directement à la prise de vue. Produisant une image apparemment très simple, beaucoup moins technologique que les autres.
Ils recherchent toujours l’efficacité maximum, et tout est parfaitement organisé. Couleur/geste/cadrage.

Et pourtant l’on ne sent rien du travail de communication. Ou plutôt si, on sent très bien que l’on est attiré par l’image. Cela ressemble à une image publicitaire sans que l’on comprenne exactement ce que l’on nous vend ! Le spectateur est littéralement happé par la simplicité de l’image.

Un commentaire de Maurizio Cattelan : « Je pense qu’il y a quelque chose d’extraordinairement puissant dans les images, elles touchent à un niveau bien plus profond que ne le peuvent les mots. J’aime surtout l’idée que les images les plus simples sont aussi les plus efficaces. »

« American First ! » Deux ans plus tard, cette image rentre parfaitement en résonance avec les derniers mots, les derniers tweet, les dernières gesticulations de Donald Trump.

 

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Au début du siècle dernier, en pleine effervescence dadaïste, John Heartiefd fut sans doute celui qui perçu le plus tôt l’extraordinaire puissance de l’imagerie de propagande.
Membre du Parti communiste allemand dés 1920, il rejoint Dada Berlin la même année.

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Rapidement, il met au point (avec George Grosz) une technique dont la paternité est attribuée à Raoul Hausmann et à laquelle Heartfield donnera ses lettres de noblesse : le photomontage.

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Le principe est simple :  Heartiefd découpe, colle, rephotographie deux éléments visuels pour reconstituer une seule et même image à finalité politique. Ce qui est rare à cette époque, car contrairement aux autres Dadaïstes, il envisage l’art non comme une fin en soi mais comme un instrument de lutte au service d’une cause révolutionnaire.

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La plus grande partie de son travail sera consacrée à la création d’affiches dénonçant la montée du nazisme. Sa bête moire, Hitler qu’il faut dénoncer, ridiculiser, parodier. À partir de 1930 (et jusqu’en 1938), il va créer plus de 237 couvertures pour le journal ouvrier Arbeiter Illustrierte Zeitung (A.I.Z.). Des photomontages d’une efficacité redoutable. Les thèmes majeurs de sa démarche tournent toujours autour de la répression et des atrocités de la guerre, de l’espoir d’une nouvelle société et de la lutte contre le racisme.

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Aragon considérait John Heartfield comme le « prototype de l’artiste antifasciste »

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Réfugié en Tchécoslovaquie après l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933, il partira en Angleterre jusqu’à la fin de la guerre. Après 1950, il s’installera à Berlin-Est, où il poursuit ses activités en créant les décors et les affiches du Berliner Ensemble et du Deutsches Theater.
Il reste encore aujourd’hui trop peu connu du grand public.

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« America First » C’était il y a presque 50 ans, un 24 décembre 1968 et l’Amérique partait à la conquête de la lune !

Il est 16h 39, soit exactement 75 heures, 48 ​​minutes et 41 secondes après que le vaisseau spatial Apollo 8 ait quitté Cap Canaveral en route pour devenir la première mission habité à tourner en orbite autour de la lune.

Il est 16h 39 quand, dans le hublot de droite, Bill Anders, aperçoit ce qu’aucun homme n’a jamais vu. Un « lever » de Terre.
La capsule spatiale s’est tournée pile au moment où la terre apparaissait à l’horizon de la lune.

« Oh my God, look at that picture over there !
There’s the Earth comin’ up. »

« Whaooo, non mais c’est splendide ! Il faut faire une image ».
Frank Borman, le commandant du module, intervient. « Hey Bill, ne prends pas de photo, ce n’est pas programmé !!! ».

Pourtant, Bill Anders attrape l’appareil et fait une première photo en noir & blanc. La navette tourne sur elle même et il attendra quelques secondes pour faire une deuxième photo en couleurs par l’autre hublot.

La photo, intitulée « Earthrise », a été sélectionnée par le magazine Life comme l’une des images « qui ont changé le monde ». Une des photos les plus importantes du 20e siècle et qui a eu un profond impact sur notre attitude envers notre planète.

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Ce que Bill Anders a découvert en voyant la Terre au loin, à 30 000 km, c’est que cela ne correspondait pas à ce qu’il avait toujours vu sur les mur de son école. Ce que Bill Anders a découvert, c’est qu’on ne voyait pas l’Amérique au centre de tout.
Là sous ses yeux, le pôle sud se retrouvait en haut, l’Amérique du Sud occupait le centre du globe noyé sous les nuages et l’Amérique, la grande Amérique était à peine visible dans l’ombre.

Ce que Bill Anders a découvert, c’est que la terre était bleue et vivante. Il n’y avait jamais pensé.

 

[ Voir l'article : L’Afrique est un grand continent ]

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